© Crédits 2021 Le blog de Plüm
Énergie & écologie

Masdar City : la ville verte est-elle un mirage ?

Partager

Nous sommes en 2010. Au milieu de nulle part, en plein désert des Émirats arabes unis, des grues de chantier s’activent à proximité d’une ferme solaire… Ce sont les premières pierres d’une ville nouvelle qui doit être achevée dans quelques années seulement : Masdar City. Sans voitures, sans déchets, avec un objectif de zéro émission carbone, Masdar City veut devenir « la capitale mondiale des renouvelables ». Annoncé dès 2006, ce projet pharaonique doit s’étendre sur 6 kilomètres carrés et loger pas moins de 50 000 habitants. Coût de l’opération ? 22 milliards de dollars.

Dix ans plus tard vient le temps du premier bilan. Masdar City a-t-elle tenue ses promesses, ou bien n’est-elle restée qu’une vitrine verte pour le pays de l’or noir ?

esplanade masdar city
Une utopie qui pousse en plein désert ?
(source : masdarcity.ae)

 

Masdar : plus qu’une ville, une révolution

Pour Hélène Pelosse (directrice générale de l’Irena), la vocation de Masdar n’est pas celle d’une ville ordinaire : « Utiliser l’argent du pétrole pour financer la transition énergétique, c’est un symbole majeur. Ça peut avoir un effet de levier sur toute la région. »

En effet, Masdar était conçue, dès le départ, comme une sorte de projet pilote, devant prouver une fois pour toute que la ville écologique était non seulement possible, mais aussi rentable et duplicable partout dans le monde. Cette ambition se traduit jusque dans le nom, Masdar (مصدر ), qui signifie « la source ». Pour cette raison, les architectes et les ingénieurs veillèrent à ne pas mobiliser des sommes trop importantes (contrairement à d’autres projets dans la région, qui sont ouvertement ostentatoires), afin de ne pas effrayer les observateurs internationaux.

D’ailleurs, pour financer leur ville-verte, les Emirats reprirent un modèle ayant déjà fait ses preuves pour le pétrole, invitant les groupes étrangers à devenir partenaire de l’aventure. Ainsi, par exemple, le français Total est devenu l’actionnaire d’une joint-venture (à 20%) pour la plus grande centrale solaire à concentration du monde, produisant 100 MW et s’étalant sur 2,5 km².

 

Des milliards… pour l’avenir ou pour la comm’ ?

Bien sûr, sitôt annoncé, le projet Masdar a suscité les railleries… Pourquoi l’un des pays les plus polluants du monde, dont l’économie dépend en partie du pétrole (c’est le 8e producteur mondial) se lancerait-il dans la transition écologique ? On pouvait aussi douter de la sincérité de cheikh Khalifa ben Zayed al-Nahyan, prince héritier et porteur du projet, qui aussi l’heureux propriétaire du plus grand Yacht du monde – 180 mètres de long et 94.000 chevaux dans le moteur… Par exactement le rêve d’un écolo-décroissant.

Et pourtant. Il existe des motivations très rationnelles derrière ce projet. Car les hydrocarbures ne sont pas des ressources illimitées. Fin 2015, le même cheikh ben Zayed prévenait ses compatriotes : les Emirats livreraient leur dernière cargaison de brut dans cinquante ans. Il fallait donc préparer dès maintenant l’ère post-pétrole.

L’héritier voit d’ailleurs plus loin que la ville de Masdar City ; celle-ci n’est qu’une facette d’un projet plus ambitieux encore. Car Masdar est une entreprise tentaculaire liant des activités renouvelables à grande échelle (Masdar Clean Energy), des start-up (Masdar Special Projects), et un outil d’investissement (Masdar Capital). Bref. Après avoir été l’empire du pétrole, les Emirats se rêvent en empire du photovoltaïque.

 

masdar city
L’architecture du future sera-t-elle rectiligne ?
(source : masdarcity.ae)

 

L’oasis tourne au mirage…

Bonne nouvelle : Masdar remplit largement ses objectifs basse consommation.

Et pour cause. Presque personne n’y habite.

En tout, la ville compterait à peine 2000 résidents : quelques chercheurs, des employés et des ouvriers du bâtiment surtout, auxquels il faut ajouter 300 étudiants sur le campus. Il est même étonnant que les futurs diplômés ne se bousculent pas quand on connaît les incroyables avantages qui sont les leurs : en plus d’être logés et véhiculés gratuitement, chacun touche un salaire supérieur à 1 700€ !

Il faut dire que la ville ne semble pas tellement attractive. Souvent décrite comme une « ville fantôme », les cafés et les restaurants sont rares. Aujourd’hui, Masdar City se résume à deux mini-quartiers : d’un côté l’Institut des sciences et des technologies (Masdar Institute of Science and Technology, ou MIST), de l’autre, le siège de l’Agence internationale des énergies renouvelables (International Renewable Energy Agency, Irena).

Bref. On est loin de l’utopie verdoyante qui nous fut promise. Quant à l’effet d’entrainement, il semble presque nul : plus grand monde, à l’étranger, ne s’intéresse à Masdar City, ni ne la prend comme modèle…

 

Le taxi robot : symbole du ratage

L’un des éléments les plus ambitieux du projet était son système de transport innovant. Son nom : PRT, pour Personal Rapid Transit. Il s’agit d’un ensemble de voiturettes électriques autonomes, guidées par des bandes magnétiques dans un réseau souterrain. Vers la fin des années 2000, les journalistes du monde entier, comme le grand public, se mirent à rêver sur les images de ces véhicules science-fictionnel – la comparaison avec le film Minority Report vient tout de suite à l’esprit.

Pourtant, dix ans plus tard, c’est la bérézina. Le fameux réseau ne compte que dix véhicules et deux stations, espacées de seulement 1,5 kilomètre… Les plus curieux pourront voir les voitures en action sur le site d’Arte. Si la case « personal » est bien cochée, la promesse « rapid » semble avoir été oubliée puisque la capsule ne dépasse guère les 40 km/h.

Finalement, les concepteurs de Masdar ont décidé d’abandonner le PRT à l’état de projet-pilote, misant dorénavant sur les voitures et les bus électriques conventionnels. Pourtant, cette flotte n’a pas les faveurs des locaux, et selon les journalistes du Monde : « Ce sont des 4 x 4 ou de grosses cylindrées qui stationnent sur les parkings. » On ne change pas si facilement ses habitudes…

 

masdar taxi robot
Les taxis robots peuvent accueillir jusqu’à 4 adultes à la fois.
(source : masdarcity.ae)

 

La faute à qui ?

Pour les promoteurs du projet, Masdar n’est pas un échec. Seulement, sa réussite est différée. Initialement prévu pour 2016, la touche final du chantier est maintenant reportée (au moins) jusqu’à 2030. Le directeur de la ville accuse la crise de 2008 qui aurait échaudé les investisseurs, obligeant le projet à s’ajuster. D’autres experts rappellent que l’essor du pays est très récent ; dans les années 1960, Abou Dhabi comptait à peine 4 000 habitants (contre 1,5 million aujourd’hui). Un peu de patience semble donc de mise…

Néanmoins, on peut aussi chercher des explications ailleurs. Et pour le dire naïvement : peut-être qu’une révolution ne s’achète pas. En effet, comment accomplir une transition écologique dans un pays structurellement ancré dans le commerce d’hydrocarbures, où la démesure est loi, et où l’on fête chaque année le festival du Shopping dans les plus grands centres commerciaux du monde ?

En tout cas, de l’autre côté de la frontière, l’Arabie Saoudite vient de lancer son propre projet de ville écologique intitulé The Line : encore plus grand (170 kilomètres sur un axe unique) et encore plus cher (entre 100 et 200 milliards de dollars). Le prince Mohammed Ben Salmane mise sur l’intelligence artificielle et des moyens de transport révolutionnaire pour que tous les services soient accessibles en 5 minutes à pieds…

Les leçons de Masdar auront-elles été apprises ? On peut l’espérer. Rendez-vous en 2050 pour le bilan de ce nouveau projet !

Sur le même sujet

A vous la parole

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.